La journée d'études
Tous les ans, les doctorant.es du centre de recherche IKER (qui est le laboratoire auquel j'appartiens) et les doctorant.es de l'UPV/EHU (université du Pays Basque, Leioa (près de Bilbao), Espagne) travaillant sur le basque se retrouvent pour présenter leurs travaux de recherche en cours devant leurs collègues (doctorant.es et professeur.es).
Cette journée se tient généralement en basque, même si l'utilisation d'une autre langue n'est pas proscrite.
La journée des doctorant.es 2021 a eu lieu le 2 juin et à cause de la situation sanitaire, elle s'est tenue entièrement à distance.
Contenu de la communication
Leviers de motivation et freins à l’enseignement de l’occitan en Nouvelle-Aquitaine et en Occitanie : Contexte, méthodologie et hypothèses de travail
1. Contexte : l'OPLO et l'occitan
2. Une thèse sur les représentations sociales
3. Cas d'étude (invisibilisation de l'occitan (dans les médias) et conséquences sur les représentations des langues régionales)
4. Hypothèses de travail
Diaporama utilisé pour la présentation*
Quelques remarques
Cette communication, qui consistait à présenter mon projet de thèse, ce que j'avais déjà fait deux mois auparavant lors du 10e colloque estudiantin des sciences du langage de l'université Bordeaux Montaigne, différait de cette précédente communication sur plusieurs points :
> d'une part, le temps passé au printemps 2021 à la rédaction du "développement du sujet de recherche" afin d'obtenir une convention CIFRE (Convention Industrielle de Formation par la Recherche) avec l'ANRT (Association Nationale Recherche Technologie) pour financer ma thèse m'avait permis de bien avancer sur plusieurs aspects du cadre théorique, tel que le cycle de revitalisation linguistique appelé Catherine Wheel model (diapo 9) ou encore la notion de mise en récit et de roman national comme représentation sociale de l'Histoire de la nation française. Cette réflexion théorique m'avait également permis de définir la nécessité d'une approche globale de la situation, avec pour finalité la combinaison de préconisations relevant de la politique linguistique descendante (venant de l'administration) mais aussi de politiques linguistiques ascendantes (venant du terrain, souvent du milieu associatif et militant) (diapo 27).
> d'autre part, les rebondissements de l'actualité récente autour de la loi Molac et de la saisine du Conseil Constitutionnel aux mois d'avril et de mai apportaient un lot d'éléments qu'il me paraissait intéressant de souligner quant aux représentations des langues régionales dans les médias. J'ai donc compilé, plus à titre d'exemple que dans un but d'étude systématique de corpus, plusieurs exemples de représentations erronées de l'occitan dans les médias - j'entends ici par "représentation erronée" la diffusion (pas nécessairement volontaire) d'une information qui ne correspond pas ou n'illustre pas la réalité (par exemple, associer les attestations dérogatoires en occitan à la région administrative Occitanie, alors que l'occitan est parlé dans 4 régions françaises et les attestations en question avaient été rédigées par l'OPLO, office interrégional Nouvelle-Aquitaine/Occitanie) et qui peut induire ou renforcer une représentation faussée de la langue (dans cet exemple : "l'occitan est la langue de la région Occitanie" --> "on ne parle occitan qu'en région Occitanie"). Pour mettre en évidence le fonctionnement des médias et ses répercussions, j'ai compilé plusieurs articles rapportant les manifestations qui ont eu lieu le 29 mai pour défendre l'enseignement immersif en langue régionale : il est ainsi apparu que tous les articles se ressemblaient aussi bien au niveau du contenu que de la structure, car ils relevaient d'une simple réécriture des informations fournies par l'AFP (Agence France Presse) ; or, toutes les manifestations qui ont eu lieu sur le territoire n'étaient pas mentionnées (ce qui est compréhensible car il y en avait beaucoup, et un peu partout), mais plus étonnamment, la manifestation de Lille (40 personnes) était mentionnée alors que celle de Pau (400 personnes, dont François Bayrou (maire de Pau, président de la communauté d'agglomération Pau Béarn Pyrénées, président du MoDem, ancien député et ancien ministre)) n'était généralement pas mentionnée, ce qui signifie que l'occitan n'était souvent pas cité, et donc représenté, ou bien il l'était de manière anecdotique ou incomplète. Il en était de même dans un reportage télévisé qui représentait l'enseignement immersif en langue régionale sur une carte de France en omettant d'inclure les Calandretas (écoles immersives occitanes), biaisant ainsi grandement la représentation de la portion du territoire français concerné par le phénomène en question**.
Bilan d'expérience
Cette communication a été pour moi l'occasion de travailler sur de l'actualité (très) récente, d'intégrer une partie du travail théorique effectué récemment, et de travailler sur une autre dimension des représentations sociales : la dimension proprement visuelle, notamment du territoire, et comment une manipulation de cette dimension (qu'elle soit volontaire ou non) peut produire ou renforcer des représentations erronées au niveau symbolique (par exemple : "les langues régionales sont anecdotiques car elles sont parlées sur une partie anecdotique du territoire français et donc par une partie anecdotique de la population française").
Cette journée d'études a (malheureusement) également montré certaines limites de la communication scientifique internationale et notamment du choix de la/les langue(s) de communication d'un événement : en effet, toutes les autres communications ayant été données en basque, je n'ai pas pu profiter de leur contenu, n'étant pas (encore) locutrice de l'euskara ; à l'inverse, les étudiant.es et professeur.es espagnols n'ont sans doute pas pu correctement suivre ma présentation, et ce pour les mêmes raisons. Ce problème souligne la complexité à trouver un juste milieu entre une volonté de laisser les gens s'exprimer librement dans leur langue (parce que l'on considère que c'est un droit et qu'imposer une langue favorise naturellement ses locuteur/rices ou plutôt, défavorise automatiquement les autres, mais aussi parce qu'il est important d'être à l'aise et d'être compétent linguistiquement pour communiquer de la matière scientifique), la volonté de faire survivre, voire de revitaliser des langues en les utilisant, et la nécessité d'être compris de personnes qui ne parlent pas nécessairement ces langues. Ainsi, contrairement à certaines autres disciplines scientifiques, la sociolinguistique tend particulièrement à encourager les publications et communications dans des langues autres que l'anglais, afin de prôner une politique linguistique mondiale qui va à l'encontre de l'impérialisme linguistique et pose la diversité linguistique et les droits des locuteur/rices comme principes fondamentaux. Il s'agit là d'une politique volontariste que l'on retrouve particulièrement dans le domaine des langues régionales (des colloques se tiennent par exemple entièrement en occitan). Cependant, cela signifie qu'il est difficile de faire de la recherche sur certaines langues, telles que le basque ou l'irlandais (je parle ici des langues que je connais ou qui me concernent) sans en être locuteur/rice, car une partie non négligeable de la recherche portant sur ces langues est publiée directement dans les langues en question.
Cependant, des solutions existent. Par exemple, les articles publiés dans des revues ou ouvrages scientifiques comportent régulièrement un abstract (ou résumé) en plusieurs langues. Si les moyens d'un événement le permettent, il est possible de faire appel à des interprètes simultanés (c'était par exemple le cas au congrès ICML). Une autre solution proposée lors de du congrès ICML est de rédiger le diaporama dans une langue différente de la langue de communication orale (par exemple, présentation en basque et diapo en anglais). C'est d'ailleurs la stratégie que j'ai l'intention (d'essayer) de mettre en place pour la prochaine journée des doctorant.es : comme j'avais l'intention de me mettre au cours de basque à titre personnel cette année, j'espère pouvoir rédiger (sans doute avec l'aide d'un.e professeur.e) mon prochain diaporama en basque.
* il est possible que certaines diapositives ne soient pas totalement compréhensibles sans l'explication orale associée.
** je suis revenue sur ces questions dans un article rédigé pour une revue de juristes (article à venir).